Rencontre à Oxford Circus

On leur avait pourtant dit de faire des efforts, de devenir des éco-citoyens, de privilégier les moyens de transport « propres ». Mais la circulation routière continuait à cracher ses émissions polluantes, tout comme la télévision à cette époque. On les avait prévenus qu’il fallait se mettre à produire de l’électricité sans rejets néfastes pour l’environnement. Mais les centrales à charbon s’époumonaient encore à travers le monde. Et on leur avait demandé de recycler, réparer, récupérer. Mais les déchets s’entassaient sereinement là où ils ne gênaient personne. Finalement, la prise de conscience collective a émergé sérieusement vers 2050, grâce à quelques excellentes campagnes de communication  d’associations militantes. Ou bien était-ce à cause de leurs actions raisonnables autant que percutantes auxquelles adhéraient de plus en plus de citoyens ? Peu importe, ensuite, les politiques ont suivi le mouvement ; ils n’avaient plus le choix face à ces déferlantes vertes soutenues par leur électorat. Persuader et manipuler un peuple était une chose ; s’y opposer en était une autre. Il était temps de prendre le train en marche, et de suivre tous ensemble cette majorité de citoyens engagés pour une gestion durable de notre planète. Nous étions mûrs.

Le transport aérien fut modernisé avec une flotte d’appareils hybrides, peu de temps après que le trafic mondial ait été réduit de 25%. Une fois régulé et contrôlé par les états, le marché fut d’abord saturé, puis la demande finit par s’adapter à l’offre. Et finalement, les premiers appareils à moteurs électriques assuraient des liaisons domestiques. Maintenant, les grandes villes étaient fermées à la circulation routière privée. Seuls les services publics, transports en commun inclus et les services de livraisons y circulaient, et uniquement en véhicules électriques. Les tramways arpentaient librement les métropoles et transportaient sereinement leurs millions de piétons, l’air de rien.

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Le combat sans fin

Il fallait que je parte d’ici. Au plus vite. Sinon j’allai mourir. Je tiendrai quelques minutes dans ce lieu sombre et oppressant, mais pas beaucoup plus. Que me veut cet homme, habillé comme quelques autres, qui s’approche de moi, portant ses outils de torture sur un plateau ? Autour de moi des murs sombres, des gens très occupés, ne faisant pas attention à mon malheur. Que dois-je faire ? L’ignorer ou l’agresser la première ? Mais hélas, assise sur ma chaise, je ne peux plus en bouger. Des liens m’y attachent solidement. Et voilà que cet homme s’arrête à ma hauteur et étale son savoir-faire sur la table. Il a là de quoi m’étouffer, m’asphyxier, m’empoisonner ; bref il aura le plaisir de choisir ma mort. Il commence à me dire quelques mots que je distingue à peine. Trop d’écho. Mes tympans bourdonnent. Je peux peut-être défaire mes liens. Sinon c’est la fin. Une fin qui aime se jouer de moi, hésitante, discrète et toujours imprévisible. Je commence à avoir du mal à respirer. Dans un dernier élan de volonté, comme un instinct de survie, mes liens cèdent, et je trouve la force et le courage de me lever, tremblante et haletante. Je bouscule l’homme, qui prend un air surprit – il ne s’attendait pas à ce que je parvienne à me libérer si facilement – et je m’élance vers la sortie.

Ça y est, je réussi enfin à sortir de ce restaurant.

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Le chat

Je suis journaliste dans un hebdomadaire à sensations. J’enquêtais depuis quelques jours sur le meurtre d’une femme retraitée et veuve. Elle possédait une fortune plus que nécessaire pour subvenir à ses propres besoins. Une affaire qui s’annonçait banale, en quelque sorte. Du moins c’est ce que je croyais. Durant cette journée du 20 mars 1979, ma conception du monde fut  bouleversée.

A mesure que je pianotais sur ma traditionnelle machine à écrire, mon article sur Madame Trumen prenait forme. D’après ce que je savais, les deux principales occupations de cette personne âgée se résumaient à un club de bridge, et des chats abandonnés. Elle vouait une adoration formidable pour les félins, selon les dires de son entourage.

(…)

Mais cette fois, je ne pouvais pas me résoudre à mon échec. En réalité, c’est plutôt que je ne croyais pas à sa version. Elle ne me satisfaisait pas. Un peu léger tout de même. Et puis moi, un grand journaliste d’investigation, ou du moins un reporter avec pas mal d’expérience de policier derrière lui, buter sur une affaire tellement banale, alors que je continuais de sentir que c’était bien plus gros que ça.

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Une nuit à Kensington

L’automne. Londres. Ses vastes parcs parsemés d’une teinte rougeâtre, par endroits. Une gamme de couleurs unique. Un décor envoûtant. Et un peu sanglant, parfois. La venue du soir assombrit de belles maisons victoriennes régulièrement alignées dans une rue de Kensington. Impeccablement blanches. Un peu trop, peut-être.

La lumière rougeoyante tamisée à une fenêtre, à peine plus haute que la rue, éclabousse la nuit. Les rideaux pourpres semi-opaques sont surpiqués de fins motifs dorés. Ils ondulent voluptueusement derrière la fenêtre entrouverte.

Un coup de vent plus violent que les autres écarte les rideaux et révèle la pièce. Le luxe se respire partout; dans ce mélange coloré d’or et de rouge qui éclabousse la pièce, trop ostentatoire ; dans ses nouveaux sous-vêtements, trop brodés ; dans le somptueux costume clair qu’il portait encore il y a quelques minutes, trop ajusté ; dans l’étreinte qui mélange leurs parfums, trop endiablée.

Ils se retournent, laissant découvrir l’alliance de la femme, tout à fait du style de la décoration. Aucun doute, elle habite ici.

Leurs baisers sont tendres mais passionnés, presque amoureux. Alors qu’ils se dirigent vers le lit, enlacés, l’absence de bague au doigt de l’homme n’est pas vraiment une surprise.

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Prise de conscience

Avant de traverser, elle regarda bien à droite, à gauche, puis s’engagea avec son caddie. Il y avait beaucoup de monde au marché aujourd’hui. Ce n’était pas facile pour une vieille dame comme elle. Elle rentrait à chaque fois épuisée, mais tenait absolument à ce petit plaisir, symbole d’une autonomie dont elle était fière. Bien engagée sur le passage protégé, elle pensa à son petit fils. Quel cadeau allait-elle lui offrir cet après midi ? Soudain, elle entendit comme un sifflement, releva la tête, mais c’était trop tard pour l’éviter.

Elle fut tuée sur le coup. La chose volante aussi. Un bruit sourd de chair pénétrée, et en un battement d’aile, c’était terminé. Elle ne verrait pas son petit fils cet après midi, et elle n’aura pas besoin de se creuser la tête pour son cadeau. La chose ne reviendra pas parmi les siens.

Encore une urgence. A deux pâtés de maison d’ici. Loïc remis son casque, monta dans le camion et démarra, sirène rugissante.

C’était devenu la routine.

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