Sages comme des images

« Ma’ion, Ma’ion ! »

C’était Antoine, trop fier du dessin qu’il venait tout juste de peaufiner pour attendre le passage de sa maîtresse à sa table. Du rouge et un peu de marron en cercles. Marion s’approchait lentement de derrière les boucles blondes du petit garçon, sa grande excitation cachant une légère anxiété à l’idée d’être jugé. Quelques touches de vert ; des points. Il éclata de rire alors qu’il la sentait s’avancer à sa hauteur, sans pouvoir la voir. Des bribes de lettres noires. Finalement, il tourna brusquement la tête et se retrouva nez à nez avec la jeune maîtresse. Pendant un instant, ses mèches châtain clair prirent une couleur dorée.  Un sourire s’était dessiné sur son visage apaisant qui trahissait à peine la fatigue accumulée de la semaine. Et des traits jaunes reliant l’ensemble. C’est alors qu’elle s’extasia si fort que tous les enfants arrêtèrent leurs activités pour tourner leurs regards vers elle, étonnés. Antoine regardait maintenant son dessin, lui aussi. Il reconnut immédiatement le cri d’admiration de sa maîtresse pour l’avoir souvent entendu autour de lui. Mais pour lui, c’était la première fois. Marion put voir passer un éclat brillant dans les yeux d’Antoine. Comme une étoile filante qui allait s’imprimer dans ses souvenirs. Rien d’autre n’existait pour lui, que cet instant magique qu’il savourait sans se demander s’il y en aurait d’autres après. Marion s’étonna encore une fois du peu qu’il fallait pour rendre un enfant heureux. Rien d’autre n’existait pour elle, que ces instants magiques qu’elle savourait en espérant qu’il y en aurait d’autres après.

*

Je ne suis pas entré le dernier. Je me suis assis parmi les premiers. J’ai levé la main à l’appel de mon nom. J’ai donné une bonne réponse après avoir été autorisé à parler. Je ne regarde ni derrière moi, ni sur les côtés. Chaque jour, le même manège. Je ne me fais pas remarqué. A aucun prix. C’est ce qui m’a permis de tenir aussi longtemps. J’en ai vu passer des camarades trop bons, trop médiocres, trop moyens, parfois même des amis. Ils ne sont plus là pour raconter ce qui leur est arrivé. Ne pas montrer ce qui se cache au fond de moi ; rester dans l’ombre. Le moment d’en surgir arrivera bien assez tôt. En attendant, faire ce qu’ils attendent de nous. Mais que fait Paul ? Se comporter selon les règles ; leurs règles. Son regard en dit trop long. Sage comme des images. Juste des images…

Au tableau, Paul regarde sa maîtresse. Une jeune fille à la longue chevelure blonde. Il est amoureux depuis le début. Il est fatigué de cacher ses sentiments. Un regard lui échappe. Juste un regard que ne devrait pas avoir un enfant de son âge dans cette classe. En guise de réponse, elle presse un bouton et invite l’enfant à regagner sa place. Quelques instants après, deux agents entrent dans la salle, saisissent l’enfant que leur désigne Marion, assistante de classe, assise au fond de la salle. L’un d’eux effleure son petit bras avec un objet gris de forme ovale. Puis ils portent le petit corps inerte en dehors de la salle. Paul était seulement amoureux. Les autres enfants restent silencieux en observant la scène. Puis, l’un d’eux pose une question à la maîtresse. Une question en rapport avec le problème précédent. Une larme coulait le long du visage de la future maîtresse.

Marion se réveilla en sursaut. Elle essuya rapidement sa larme du revers de la manche de son pull. Encore ce même cauchemar qui la hantait depuis maintenant presque trois ans. C’était durant sa première semaine de formation. Elle revivait cette scène presque chaque nuit depuis.

 

(…)

À Marion

Mai 2012.

Pour lire la suite de cette courte nouvelle, contactez-moi : nicolas@gutron.fr

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