Le poème

Arnaud a un beau visage ;
Un profond regard très sage.
Grâce au sport, il s’entretient :
Il nage avec les siens,
Puis retourne à Bois-Colombes
Bien plus tard, quand la nuit tombe.
La pleine lune veille,
Et protège son sommeil…

…Doucement il se réveille,
Et son visage éclaire le ciel.

Après avoir relu son poème, il sourit. C’était parfait. Il se sentait heureux. Il se mit à pleurer. Etait-ce de sa faute s’il était ainsi ?

Toutes les nuits le même rêve, toutes les nuits le même cauchemar. Pourquoi ?

En fait sa question était moins celle-ci que celle de savoir pourquoi il ne pouvait pas considérer son cauchemar comme un rêve et vice versa.

Arnaud vivait seul dans un petit pavillon depuis qu’il avait avoué son homosexualité à ses parents. Et il en souffrait, mais l’avait accepté. Son homosexualité n’était pas une maladie, mais il sentait qu’il était malade du cœur.

Un manque de désir féminin : c’est ainsi qu’il avait expliqué ses crises de larmes de plus en plus fréquente. Au fil des mois, il s’y était résigné. Il vivait sa vie, sans essayer de la changer ; ses cauchemars étaient liés à des filles, et ses rêves à des garçons. Et si, au début, il ne le supportait que difficilement, aujourd’hui cela lui était égal. Il ressentait néanmoins une profonde injustice. Pourquoi lui ?

Son rêve le plus cher serait de pouvoir enfin qualifier ses cauchemars de rêves, lui, Arnaud, et non pas n’importe lequel de ces mâles hétérosexuels. Et cela le travaillait.

Il relut son poème. Parfait. Il ne souriait plus. Il ne voulait pas sourire. Pourquoi ce poème venait-il d’un garçon, encore une fois ?

Ses pensées s’arrêtèrent là : il s’habilla, passa devant la glace et descendit les escaliers pour sortir de chez lui.

Il ouvrit la porte.

Ce fut comme si son cœur se mit à battre pour la première fois. La lumière illumina son regard et il sourit. La vision se trouvant devant lui avait un visage rayonnant. Il était heureux. Ses yeux bleu clair l’avaient hypnotisé et en retour, Arnaud ouvrit la bouche. Mais il ne trouva rien à dire. Il commença à vivre dès l’instant où elle se trouva face à lui. Le sourire qu’elle esquissait l’emporta aussitôt loin de tout, et lui rappela ses rêves… Mais… ? N’était-ce pas les mêmes qu’avant il appelait cauch… ?

Elle chuchota de sa voix douce et pure : « Mon poème t’a plu ? ». Les yeux étincelants, Arnaud tourna son visage vers le ciel, puis replongea au plus profond de ces yeux clairs pour s’y noyer de plaisir. Le désir le submergea et à ce moment-là, toute sa vie il voulut rester auprès d’elle.

Il vivait.

Lentement, il mit sa main dans la sienne, puis se sentit s’envoler. Sans dire un mot. Son cœur s’épanouissait. Respirait enfin. Il s’entendit murmurer : « Merci. ». Alors elle lui sourit, reprit sa main, se retourna, et s’en alla à jamais, silencieusement, déçue mais satisfaite.

Son cauchemar était devenu rêve.

Il était délivré.

Il était guéri.

Peut-être ne se rendit-il jamais compte qu’il avait, durant trois minutes deux secondes, contemplé le garçon qui lui avait écrit ce poème…

Février 2002.