Le roman

Un superbe coup. Un truc qui n’arrive qu’une seule fois dans toute sa vie. Je ne pouvais pas le refuser. C’était un roman absolument surprenant. Pris par les émotions, les passions, les sentiments que me transmettait ce bouquin, je l’ai lu sans interruption du début à la fin. Ce n’était pas une pile de trois cent neuf feuilles reliées entre elles, mais réellement une aventure effrayante ; une expérience presque vécue. Après l’avoir dévoré, j’ai eu la curieuse impression que c’était un passage de ma propre vie que je venais de lire. Comme si ces lignes, que j’avalais avidement, forgeaient mon passé au fur et à mesure que je les découvrais.

(…)

Je pris mon veston – le veston gris cendre orné de boutons nacrés, celui que m’a offert ma femme pour l’anniversaire de ma liaison avec ma maîtresse-, et sortit de mon bureau. Si petit, mais si vaste en même temps. Je pouvais rester des heures à penser, m’évader aussi loin que je le voulais mentalement, sans bouger physiquement. Un bureau en bois et un fauteuil en cuir au centre de la pièce ; dans un coin, une étagère plaquée bois, une fenêtre au mur, et mon planigramme sur celui d’en face.

(…)

Nestor leva la main, l’agita, et je lui répondis de façon habituelle et non réfléchie, comme chaque jour ouvrable de la semaine. Mais je sus que cette fois là était différente. Inconsciemment, je savais qu’il allait se passer quelque chose. D’ailleurs, il me semble qu’après réflexion, il agitait la main un peu plus que d’habitude. Peut-être qu’il sortirait un flingue de sa veste, et peut-être qu’il m’abattrait comme un chien. Je sentis même pendant un court instant la douleur qu’aurait pu me faire une balle de revolver. Ou alors, peut-être qu’il s’avancerait discrètement vers moi, et qu’il me proposerait quelque substance illicite. Ou alors, peut-être bien qu’il se débarrasserait de son pardessus, et, agitant sa queue, me dirait avec un air de défi : «On s’la montre? Allez, je parie que j’en ai une plus grosse». Mais rien ne se passa, et j’en fus bizarrement surpris, tout autant que déçu.

Je passai la grande porte vitrée, qui s’ouvrait toute seule en me voyant, et je me retrouvais avec le trottoir dallé de la rue, ou plutôt de l’avenue sur laquelle donnait le bâtiment moderne de l’agence.

Je me trouvais louche moi-même, n’allant pas du tout dans le décor. Comme un figurant du soldat Ryan qui se serait retrouvé sur le plateau de la Petite Maison dans la Prairie. Enfin, quelque chose de ce genre. Sentiment assez étrange. Je me suis même surpris à penser que si je me voyais dans la rue, je n’étais pas sûr de me reconnaître. En tous les cas, j’aurais bien probablement changé de trottoir.

(…)

Février 2000.

Pour lire la suite de cette nouvelle, contactez-moi : nicolas@gutron.fr

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